Aux confins de la musique persane, par-delà les répertoires canoniques patiemment instillés et savamment transmis, la conversation musicale entre Shadi Fathi et Bijan Chemirani fait jaillir l’étincelle précieuse d’un dialogue aux inspirations classiques et aux fulgurances contemporaines. Un parangon de foisonnements rythmiques et d’improvisations fécondes.

Ce premier album plonge l’auditeur dans un univers intime et déroutant. Déroutant comme ces contrées que l’on croit connaître mais que l’on redécouvre à chaque instant. S’y rendre, c’est accepter l’abandon de soi-même et se résigner aux questions sans réponses : accepter de se laisser guider par le sentiment troublant d’un territoire à la fois inconnu et familier. Une géographie sonore que « seul le cœur reconnait ». Littéralement : Delâshena

Cette création se parcourt comme un voyage poétique à travers les âges et les paysages d’une contrée imaginaire, un Hitchestân, pays sans nom et sans histoire, titre incipit de l’album où la voix aérienne de Shadi et les percussions de Bijan s’apprivoisent, où les cordes du sêtar et du saz se tressent délicatement. Les aphorismes du poète contemporain iranien Sohrab Sepehri s’y installent et résonnent tels des mots de bienvenue…

Delâshena se déploie alors sur 14 pièces musicales dressant la cartographie des sentiments de ce territoire inédit. En écho littéraire à la mystique persane, on flâne dans ses jardins de l’âme parsemés de fleurs, ceux des titres Golnoush ou Golafshân. On chevauche les grands espaces de liberté dans Azâdi, on embrasse les célébrations festives du Yalda (la naissance du Soleil), des saisons avec Rang-eBahâr (Couleur de Printemps) ou encore des traditions de Shâbâsh (du don d’argent lors des fêtes).

Se jouant des codes de la musique classique persane, le duo s’amuse avec les frontièrespour ensorceler les profanes et surprendre les puristes. En déroulant par exemple un solo de shourangiz de Shadi sur Maqâm-e Saba, sur un mode, le Saba, qui précisément n’a rien d’iranien mais puise ses origines dans la musique ottomane et arabe. Puis en enchaînant sur Khorâssân – du nom d’une région historique du Nord-Est iranien – des rythmes à 5 temps, typiques de cette région…Des variations désorientées, vagabondes et affranchies de la rigidité canonique, non pas de manière contestataire mais, au contraire, dans un hommage empreint de respect pour ces traditions séculaires.

Delâshena, ce que le cœur reconnait, traverse naturellement les sommets accidentés de l’amour. Dans le visage bien-aimé (Tchéhreyé Djân), dans le commun ou le voisin (Hamsâyeh) et dans son accession sinueuse, comme dans le final Nemidâmam, reprenant une poésie soufie de Djalâl ad-Dîn Rûmî déclamée par Shadi et transcendée par les phrasés percussifs de Bijan, dans une envoûtante puissance évocatrice.

Delâshena, c’est le croisement des compositions de deux artistes aux parcours très différents, une hybridation qui prend source dans la musique classique persane mais qui suit son propre cours pour irriguer des terres inexplorées. Ce flot de mélodies ineffables et de rythmes virevoltants s’impose comme une évidence par une complicité entre les deux musiciens qui ne peut s’inventer. Cette complicité, elle les dépasse. Comme une connivence indépendante d’eux-mêmes. Comme un héritage invisible. Peut-être parce que le grand maître de Shadi, Ostad Dariush Talaï a joué avec Djamchid Chemirani, le père de Bijan, dans les années 70 lors de concerts mémorables. Peut-être que ce patrimoine mystérieux a perduré malgré la distance entre l’Iran et la France. Peut-être que Shadi et Bijan sont les dépositaires de cette rencontre. Peut-être que Delâshena, c’est tout cela : ce que le cœur reconnait, cette poésie impalpable hors du temps et des continents…

Direction artistique et arrangements : Shadi Fathi & Bijan Chemirani

14 titres – 50’18

Shadi Fathi : setar, shourangiz, voix, daf
Bijan Chemirani : zarb, daf, udu, percussions, saz

Les setâr et shourangiz joués sur le disque ont été créés par Hossein Cheraghi

Album enregistré en janvier 2018 au studio du Théâtre Durance (Château-Arnoux St Auban) et au studio Nerves (Salon de Provence) par Fred Braye et Jean-Michel Bouillot

Mixage : Fred Braye – Studio La Limite (Bruxelles)
Mastering : Raphaël Jonin
Conseil à la réalisation : Bruno Allary

Photos (scènes et portraits) : Muriel Despiau
Calligraphie persane : Shabnam Baraki
Artwork : Johann Hierholzer

Un disque produit par MCE Productions avec le soutien de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et du Fonds pour la Création Musicale
Direction de production : Claire Leray assistée de Marianne Larcheron, Virginie Larrat et Anne Berron
Disque édité par Buda Musique et distribué par Socadisc

L’album a reçu le coup de cœur de l’Académie Charles Cros / catégorie Création en mars 2019